SAINT JOHN CHRYSOSTOM

Saturday 31 July 2010

resurrection de Lazare

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HOMELIES LXII, LXIII,LXIV SUR LA RESURRECTION DE LAZARE
HOMÉLIE LXII.
IL Y AVAIT UN HOMME MALADE, NOMMÉ LAZARE, QUI ÉTAIT DU BOURG DE BÉTHANIE, OU DEMEURAIT MARIE, ET MARTHE, SA SOEUR. — CETTE MARIE ÉTAIT CELLE QUI RÉPANDIT SUR LE SEIGNEUR UNE HUILE DE PARFUM. (CHAP. XI, VERS. 1, 2, JUSQU'AU VERS. 29.)
ANALYSE.

1. Difficulté proposée sur Marie, sueur de Lazare. — Jésus-Christ déclare une fois de plus que sa gloire est la même que celle de son Père.

2. C'est la crainte qui fit dire à saint Thomas cette parole : Allons aussi mourir avec lui. — Jésus se rend à Béthanie pour ressusciter Lazare.

3. Je suis la résurrection et la vie. — Jésus-Christ a attendu que Lazare sentît mauvais pour le ressusciter, pourquoi ?

4 et 5. Immodestie des femmes dans le deuil et dans la calamité. — Scandale qu'elles donnent aux païens. — Tort qu'elles font à la religion par leurs excès. — Discours des païens : beaux exemples de philosophie et de modération qu'ils ont donnés. — On fait par respect humain ce qu'on ne ferait point par la crainte de Dieu. — L'affliction qu'on a pour les morts doit être modérée : pleurer plutôt sur soi que sur les morts. — Les pleurs ne sont pas défendus. — Aumônes, oblations, prières pour les morts. — Comment on doit les honorer. — Maux que produisent la tristesse et les pleurs immodérés. — Il est permis de pleurer les morts, mais non avec excès.

1. Plusieurs, quand ils voient des hommes agréables à Dieu, tomber dans quelque affliction, comme la maladie, la pauvreté, ou quelque autre pareil accident, se troublent, ne sachant point que c'est là l'état qui convient le plus aux amis du Seigneur. Lazare était un des amis de Jésus-Christ, et il était malade. Ses soeurs envoyèrent à Jésus, et lui firent dire : " Celui que vous aimez est malade ".

Mais reprenons notre texte plus haut: " Il y avait ", dit l'évangéliste, " un homme malade, nommé Lazare, qui était du bourg de Béthanie ". Ce n'est pas sans sujet qu'il a marqué le lieu d'où était Lazare ; c'est pour une raison qu'il nous découvrira dans la suite. [409] Mais en attendant, expliquons ce qui se présente ici. Il nous a utilement nommé ses sueurs: et de Marie, qui s'est rendue illustre et célèbre par une belle action, il a dit: " Cette Marie était celle qui répandit sur le Seigneur " une huile de parfum ".

Quelques-uns font ici une question : ils demandent pourquoi Jésus-Christ permit que cette femme répandît ce parfum. C'est pourquoi il faut d'abord vous avertir que celle-ci n'est point la femme de mauvaise vie dont parle saint Matthieu, ni celle dont parle saint tue, mais une autre, et une femme vertueuse: celles-là étaient des pécheresses, mais celle-ci est une honnête femme, et une femme attentive et appliquée à ses devoirs: Car elle eut grand soin de bien recevoir Jésus-Christ. L'évangéliste rapporte que ces deux sueurs aimaient aussi Jésus-Christ : et cependant il laissa mourir Lazare. Pourquoi, comme le centenier et l'officier, ne quittèrent-elles pas leur frère malade, pour aller elles-mêmes chercher le Sauveur, au lieu de se borner à lui envoyer quelqu'un? C'est qu'elles avaient en lui une grande confiance, et qu'elles étaient fort liées avec lui. De plus , c'étaient des femmes délicates, de peu de santé, et accablées de leur affliction. Elles firent voir dans la suite que ce n'était point par mépris qu'elles en avaient usé de la sorte. Au reste, il est évident que Marie, soeur de Lazare, n'est point la femme de mauvaise vie dont ailleurs il est fait mention.

Mais, direz-vous, cette femme débauchée; pourquoi Jésus-Christ la reçut-il? Pour la convertir, pour lui remettre ses péchés, pour montrer son humanité, pour vous apprendre qu'il n'est point de maladie due sa bonté ne guérisse, point de péché qui surpasse sa miséricorde. Ne vous arrêtez donc pas seulement à ce que Jésus l'a reçue, mais considérez aussi de quelle manière il l'a convertie. Et pourquoi l'évangéliste raconte-t-il cette histoire, ou plutôt que veut-il nous apprendre par ces paroles : "Or, Jésus aimait Marthe, et sa soeur, et Lazare (5) ? " Il veut que nous ne nous indignions pas , ou que nous ne nous chagrinions pas, lorsque nous voyons des gens de bien et les amis de Dieu tomber dans des maladies. " Celui que vous aimez est malade (3) ". Ils voulaient toucher Jésus-Christ de compassion, le regardant encore comme un homme, ce que la suite de leur discours fait bien voir : " Si vous eussiez été ici, il ne serait pas mort " ; et ils ne dirent pas : Lazare est malade, mais : " Celui que vous aimez est malade ". Que leur répondit donc Jésus-Christ? " Cette maladie ne va point à la mort, mais elle n'est que pour la gloire de Dieu; et afin que le Fils de Dieu en soit glorifié (4) ". Remarquez que Jésus-Christ déclare encore que sa gloire est la même que celle du Père ; car ayant dit : " La gloire de Dieu ", il a ajouté : " Afin que le Fils de Dieu en soit glorifié ".

" Cette maladie ne va point à la mort ". Comme il devait demeurer encore deux jours au lieu où il était, il renvoya ceux qu'on lui avait envoyés pour porter cette réponse aux deux sueurs. Sur quoi il y a lieu de s'étonner qu'elles ne se soient point offensées, ni scandalisées de voir mourir leur frère, après que Jésus avait répondu que sa maladie n'allait point à la mort : de voir arriver le contraire de et qu'avait dit l'auteur de la vie. Mais, sans se troubler, elles allèrent au-devant de Jésus, et ne crurent pas qu'il leur eût fait dire une chose fausse. Au reste, cette particule : " Afin que ", ne marque point la cause de la maladie, mais l'effet qu'elle devait produire : elle avait une autre origine, mais Jésus-Christ s'en servit pour la gloire de Dieu.

"Et ayant dit ces choses, il demeura encore deux jours au lieu où il était (6) ". Pourquoi y demeura-t-il? Afin que Lazare mourût et fût enseveli, et qu'on ne dît pas : Lazare n'était point encore mort, lorsque Jésus l'a ressuscité : il était seulement assoupi, ou il était tombé en défaillance : il n'était pas mort. Jésus demeura donc assez longtemps pour que, le corps de Lazare s'étant corrompu, ils eussent lieu de dire : " Il sent déjà mauvais (7) ". Et il dit ensuite à ses disciples : " Allons en Judée (39) ". Pourquoi le Sauveur, qui n'avait jamais prévenu de ce qu'il allait faire, prévient-il ici ses disciples? C'est parce qu'il les voyait dans une grande consternation : il leur annonce ce qu'il va faire, dupeur que, dans la crainte où ils étaient, ils ne fussent tout troublés de ce départ inattendu.

Mais que répondirent les disciples? " Il n'y a qu'un moment que les Juifs vous voulaient lapider, et vous retournez chez eux (8)?". Ils craignaient effectivement pour leur Maître, mais beaucoup plus pour eux-mêmes, étant encore bien imparfaits. C'est pourquoi, Thomas tout tremblant de peur, dit : " Allons-y [410] aussi, nous, pour mourir avec lui (16) ", car il était plus faible et plus incrédule que les autres apôtres. Mais faites attention à la manière dont Jésus-Christ les fortifie par ces paroles : " N'y a-t-il pas douze heures au jour (9) ? " Il fit cette réponse, ou pour montrer que celui qui ne se sent coupable d'aucun péché, ne doit rien craindre; mais que celui qui a fait le mal, sera puni (de sorte que nous n'avons rien à craindre, nous qui n'avons rien fait qui mérite la mort); ou bien voici ce qu'a voulu dire Jésus-Christ : Celui qui voit la lumière de ce monde est en sûreté: or, s'il est en sûreté, celui qui est avec moi, s'il ne me quitte, pas, l'est beaucoup plus. Il les rassura par ces paroles, et leur fit connaître la raison pour laquelle il fallait faire ce voyage. Et leur ayant ensuite déclaré qu'ils n'iraient point à Jérusalem, Mais à Béthanie, il dit : " Notre ami Lazare dort, mais je m'en vais l'éveiller (11) " ; c'est-à-dire, je ne vais point disputer et combattre une seconde fois avec les Juifs, mais je vais éveiller notre ami. " Ses disciples lui répondirent: Seigneur, s'il dort, il sera guéri (12) ". Ils avaient leur intention en lui faisant cette réponse, c'était de le dissuader d'y aller. Vous dites, répondirent-ils, qu'il, dort? Rien ne vous oblige donc d'aller là. Toutefois Jésus-Christ n'avait dit : " Notre ami ", que pour faire voir la nécessité de ce voyage.

2. Mais comme ils montraient peu de bonne volonté, il leur dit enfin: " Lazare est mort (4) ". Le Sauveur avait donc dit d'abord par modestie, et pour qu'il ne parût ni faste, ni ostentation dans ce qu'il allait faire : " Notre ami Lazare dort ", mais comme ils ne le comprenaient pas, il ajoute : " Lazare est mort, et je me réjouis à cause de vous (15) ". Pourquoi à cause de vous? Parce qu'en étant éloigné, je vous l'ai prédit : ainsi, lorsque je le ressusciterai, vous ne pourrez nullement douter de la vérité du miracle. Le remarquez-vous, mes frères, combien les disciples étaient encore faibles et imparfaits, et comment ils n'avaient pas de la vertu et de la puissance de leur Maître cette juste opinion qu'ils en devaient avoir? Tel est l'effet que produisait en eux la crainte qui avait troublé leur esprit. Jésus, après avoir dit : " Lazare dort ", avait ajouté : " Je m'en vais l'éveiller " ; mais lorsqu'il eut dit : " Lazare est mort ", il n'a point alors ajouté : Je m'en vais le ressusciter, parce qu'il ne voulait pas annoncer d'avance par ses paroles ce qu'il allait opérer, et ce qu'il ne devait faire voir que par l'action même : ainsi le Sauveur nous apprend continuellement qu'il faut fuir la vaine gloire, et ne rien promettre témérairement. Que s'il promit à la prière du centenier, car il dit : " J'irai, et je le guérirai " (Matth. VIII, 7) : il le fit pour montrer la foi de cet homme.

Mais si quelqu'un dit: Pourquoi les disciples pensaient-ils que c'était là un sommeil, pourquoi ne connurent-ils pas que Lazare était mort, lorsque Jésus disait : J'irai, et je le guérirai; en effet, il y avait de la folie de croire que leur Maître ferait quinze stades pour aller éveiller Lazare? je répondrai qu'ils crurent que c'était là une énigme, une parabole, comme bien d'autres choses qu'il disait. Les disciples craignaient donc la violence des Juifs, et Thomas la craignait plus que tous les autres, c'est pourquoi il dit : " Allons aussi mourir avec lui (16) ". Quelques-uns ont dit qu'il avait véritablement souhaité de mourir, mais ils se sont trompés : c'est sûrement la crainte qui faisait parler Thomas de la sorte. Jésus néanmoins ne le reprit pas, car il tolérait encore sa faiblesse. D'ailleurs, Thomas devint dans la suite invincible et le plus fort des apôtres. Et, ce qui est digne d'admiration, cet homme, que nous avons vu si faible avant la croix, avant la mort et la résurrection de son Maître, nous le voyons, après, le plus ardent de tous : tant est grande la vertu de Jésus-Christ ! Car celui-là même qui n'osait pas aller à Béthanie avec son Maître, a parcouru dans la suite presque tout le monde, quoique Jésus-Christ ne fût point présent, et a demeuré parmi des peuples barbares et sanguinaires, qui n'en voulaient qu'à sa vie.

Mais si Béthanie n'était éloignée que de quinze stades, qui font deux milles , comment, lorsque Jésus y arriva, y avait-il déjà quatre jours que Lazare était mort? L'envoyé l'était venu avertir la veille du jour même que Lazare mourut; mais le Sauveur demeura deux jours où il était : ainsi il n'arriva à Béthanie que le quatrième jour. S'il attendit qu'on vînt l'appeler, et ne partit point qu'on ne le fût venu chercher, ce fut de peur qu'il ne s'élevât quelque soupçon sur le miracle. Et celles qui étaient aimées ne vinrent point elles-mêmes, mais se contentèrent d'envoyer.

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" Et comme Béthanie n'était éloignée de Jérusalem que d'environ quinze stades (18) ", cela marque que plusieurs personnes de Jérusalem devaient être venues à Béthanie ; et, en effet, l'évangéliste ajoute incontinent que quantité de Juifs étaient venus voir Marthe et Marie pour les consoler (19). Comment les Juifs allèrent-ils consoler celles que Jésus-Christ aimait, ayant résolu ensemble que quiconque reconnaîtrait Jésus pour être le Christ , serait chassé de la synagogue? Ils furent visiter Marthe et Marie, ou à cause de leur grande affliction , ou parce qu'ils les honoraient comme des personnes respectables pour leur qualité, ou peut-être ce sont ici ces Juifs qui n'étaient pas méchants ; car plusieurs d'entre eux crurent en Jésus-Christ. Au reste, l'évangéliste rapporte ces choses pour confirmer la mort de Lazare. Pourquoi enfin Marthe fut-elle seule au-devant de Jésus-Christ, sans se faire accompagner de sa soeur? Elle voulut voir Jésus en particulier et apprendre ensuite à sa soeur ce qu'il aurait dit. Mais aussitôt que le Sauveur lui eût donné une bonne espérance, elle fut prendre Marie, qui accourut promptement, malgré l'affliction où elle était.

Remarquez-vous la grandeur de son amour? C'est d'elle que Jésus a dit : " Marie a choisi " la meilleure part qui ne lui sera point ôtée ". (Luc, X, 42.) Comment donc, direz-vous, Marthe paraît-elle maintenant avoir plus d'empressement et d'ardeur? Ce n'est pas pour cela que Marthe eut plus d'ardeur, mais c'est que marie n'avait point appris l'arrivée de Jésus. Marthe était ta plus faible, puisqu'ayant ouï tout ce que le Sauveur lui avait dit de consolant sur la mort de son frère, elle répond pourtant encore : " Il sent déjà mauvais, car il y a quatre jours qu'il est là ". Mais Marie, quoiqu'elle n'eût point encore appris ce que Jésus avait répondu à sa soeur, ne dit rien de semblable, mais elle crut aussitôt, et dit : " Seigneur, si vous eussiez été ici , mon frère e ne serait pas mort ".

3. Considérez quelle sagesse font paraître ces femmes, malgré la,faiblesse d'esprit naturelle à leur sexe. A la vue de Jésus-Christ, elles ne se répandent pas aussitôt en pleurs, en cris, en gémissements, comme nous avons coutume de faire, lorsqu'étant dans le deuil et dans l'affliction , nous voyons arriver quelqu'un de notre connaissance : celles-ci, au contraire, aussitôt qu'elles voient leur Maître, elles lui rendent hommage. Véritablement, elles croyaient toutes les deux en Jésus-Christ, mais non comme il fallait y croire. Car elles ne le connaissaient pas encore parfaitement ; elles ne le connaissaient pas comme Dieu; elles ne savaient pas qu'il agissait par sa propre puissance et par son autorité : le Sauveur leur apprit l'une et l'autre chose. Qu'elles ignoraient que Jésus était Dieu, et qu'il agissait par son autorité et sa propre puissance; ces paroles : " Dieu vous accordera tout ce que vous lui demanderez (22) " , qu'elles ajoutent à celles-ci : " Si vous eussiez été ici, notre frère ne serait pas mort ", le font manifestement voir. Elles lui parlent comme d'un homme d'une grande vertu, comme d'un homme illustre et célèbre.

Mais voyez ce que leur répond Jésus-Christ " Votre frère ressuscitera (23) "; par là il réfute, il rejette ces paroles: " Tout ce que vous demanderez ". Il n'a point dit : Je demanderai, mais quoi? " Votre frère ressuscitera ". S'il eût dit : O femme ! regardez-vous encore la terre? Je n'ai nullement besoin d'un secours étranger, je fais tout par moi-même, ces paroles auraient fait de la peine à cette femme , elles l'auraient offensée. Mais en disant: " Votre frère ressuscitera", le Sauveur tient un milieu , et par les paroles qui suivent il a insinué ce que je viens de dire. Marthe ayant dit : " Je sais qu'il ressuscitera en la résurrection " qui se fera " au dernier jour (24) ", Jésus-Christ lui découvre plus clairement son pouvoir par sa réponse : " Je " suis la résurrection et la vie (25) " ; lui montrant qu'il n'a nullement besoin du secours d'autrui, puisqu'il est lui-même la vie. S'il avait besoin de l'assistance d'un autre, comment serait-il lui-même la résurrection et la vie? A la vérité, il ne l'a pas si clairement expliqué, mais néanmoins il en a assez dit pour le faire entendre. Et encore, Marthe avant répondu : " Tout ce que vous demanderez ", etc. Jésus lui explique : " Celui qui croit en moi, quand il serait mort, vivra " faisant connaître que c'est lui qui distribue tous les biens, et que c'est à lui qu'il faut s'adresser pour les obtenir.

" Et quiconque vit et croit en moi, ne mourra point à jamais (26) ". Considérez de quelle manière le Sauveur élève l'esprit de Marthe; car son oeuvre n'était pas limitée à la seule résurrection de Lazare. Il fallait aussi

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que cette femme et ceux qui se trouvaient là présents avec elle connussent ce mystère c'est pour cela qu'avant de ressusciter Lazare il fait un discours. Que si Jésus-Christ est la résurrection et la vie, sa puissance n'est point circonscrite dans un lieu : partout et en quelque endroit qu'il soit, il peut ressusciter, il peut donner la vie. Encore, si ces femmes avaient dit, comme le centenier : "Dites une parole, et mon serviteur sera guéri " (Matth. VIII, 8); sans doute le Sauveur aurait aussitôt ressuscité leur frère. Mais comme elles l'avaient envoyé chercher et prié de venir, il vint en effet, mais pour les tirer de la basse opinion qu'elles avaient de lui : et il se rendit au lieu où on avait mis Lazare ; mais en même temps qu'il condescend à leur faiblesse, il fait voir qu'il peut guérir et ressusciter, quoique absent et très-éloigné; voilà pourquoi il diffère, il retarde l'exécution du miracle. Une grâce obtenue sur-le-champ fût demeurée ensevelie dans le silence : il fallait que la corruption du cadavre fît des progrès.

Mais cette femme, d'où pouvait-elle savoir que Jésus ressusciterait son frère? Elle lui avait ouï dire bien des choses sur la résurrection ; mais c'est depuis peu qu'elle désirait en voir l'effet. Remarquez-le, elle a encore des sentiments bien bas et bien terrestres. Jésus lui ayant dit : " Je suis la résurrection et la vie ", elle ne répondit pas : Ressuscitez mon frère; mais que répond-elle? " Je crois que vous êtes le Christ, le Fils de Dieu ". Que lui réplique donc Jésus-Christ? " Quiconque croit en moi, quand il serait mort, vivra" c'est-à-dire, s'il est mort de la mort du corps. " Et quiconque vit et croit en moi, ne mourra point (26) " ; savoir, de la mort de l'âme. Puis donc que je suis la résurrection, si votre frère est maintenant mort, n'en soyez point inquiète, ne vous troublez point, mais croyez " en moi ". Car la mort du corps n'est point une mort. Par ces discours le Sauveur console Marthe de la mort de son frère : il lui donne aussi une bonne espérance, et en lui promettant que son frère ressuscitera, et en disant hautement : " Je suis la résurrection ", et encore, en assurant que si, après être ressuscité, il meurt une seconde fois, il n'en souffrira aucun dommage. C'est pourquoi la mort d'ici-bas n'est point à craindre; en d'autres termes, votre frère n'est point mort, et vous aussi vous ne mourrez point : " Croyez-vous cela? Elle répondit : je crois que vous êtes le Christ, " le Fils de Dieu, qui êtes venu en ce monde ". Il paraît bien que cette femme n'a pas compris ce que lui disait Jésus-Christ. A la vérité, elle sentit que c'était quelque chose de grand, mais elle ne comprit pas tout : c'est pour cela qu'interrogée sur une chose, elle répond sur une autre : mais cependant elle eut cet avantage, que son affliction se dissipa entièrement. Telle est en effet la vertu de la parole de Jésus-Christ. Ainsi l'une dés sueurs avait pris les devants, l'autre la suivit. L'amour dont elles étaient animées pour leur Maître ne leur permettait pas de ressentir vivement leur infortune : l'influence de la grâce communiquait la sagesse au coeur même de ces femmes.

4. Mais aujourd'hui, entre autres défauts, les femmes sont possédées d'étranges maladies dans le deuil et dans les calamités elles font une vaine montre de leur affliction, elles découvrent leurs bras, elles s'arrachent les cheveux, elles se déchirent les joues; les unes par douleur, les autres par ostentation : d'autres découvrent leurs bras par impudicité en présence des hommes. O femme, que faites-vous? Vous vous dépouillez honteusement au milieu de la place publique, vous qui êtes un membre de Jésus-Christ; sur la place publique, dis-je, et devant des hommes? Vous arrachez vos cheveux, vous déchirez vos vêtements, vous jetez de grands cris, vous imitez les danses des Ménades (1), et vous ne croyez pas offenser Dieu? Quelle extravagance et quelle folie ! Les païens n'en riront-ils pas? Ne diront-ils pas que notre religion, que notre doctrine n'est qu'un conte et qu'une fable? Oui, sans doute; ils diront : il n'y a point de résurrection; mais les dogmes chrétiens sont ridicules, ils ne sont que mensonges et qu'illusions. Car parmi eux les femmes, comme s'il ne restait plus rien après cette vie, ne font nulle attention à leurs Ecritures : leurs Ecritures et tout ce qu'ils enseignent ne sont que de pures fictions, comme le prouve la conduite de ces femmes. En effet, si elles croyaient que celui qui est mort, n'est point véritablement mort, mais qu'il est passé à une meilleure vie, elles ne pleureraient pas comme s'il n'était plus; elles ne s'affligeraient point tant, elles ne prononceraient pas de ces sortes de paroles, qui

1. Ménade, bacchante, femme en fureur qui, chez les païens, célébrait les fêtes de Bacchus. On appelle aussi Ménade, une femme emportée et furieuse, qui ne garde aucune mesure, etc.

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sont une visible démonstration de leur incrédulité : je ne te verrai plus, je ne te retrouverai plus. Tout n'est que fables et illusions parmi les chrétiens. Que si la résurrection, qui est le fondement et le gage de tous les biens qu'ils espèrent, n'obtient nulle créance parmi eux, à bien plus forte raison ne croiront-ils point à leurs autres dogmes?

Non, les gentils ne sont pas si faibles, ni si lâches : plusieurs d'entre eux ont donné des preuves de sagesse. Une femme païenne, apprenant que son fils était mort au combat, fit aussitôt cette demande : En quel état est notre patrie, où en sont nos affaires? Un de leurs philosophes, qui avait sur la tête une couronne de fleurs, reçoit la nouvelle qu'un de ses fils était mort pour la patrie; alors il ôte sa couronne, il demande lequel (car il en avait deux); l'ayant appris, il la remet sur-le-champ. Beaucoup de païens ont donné leurs fils et leurs filles pour être offerts en sacrifices à leurs dieux. Les femmes de Sparte exhortaient ainsi leurs enfants : Ou rapportez vos boucliers du combat, ou qu'on vous rapporte morts sur vos boucliers. Certes, j'ai honte de voir les gentils philosopher si bien et montrer tant de sagesse, tandis que nous nous conduisons si honteusement. Ceux qui n'ont aucune idée de la résurrection, se conduisent comme s'ils en avaient une vraie connaissance ; et nous qui en sommes parfaitement instruits, nous vivons comme si nous n'en avions point entendu parler. Plusieurs font, par respect humain, ce qu'ils ne feraient pas pour Dieu même. Car les femmes qui sont au-dessus des autres par leurs richesses, n'arrachent point leurs cheveux, elles ne découvrent pas leurs bras, et en cela même elles sont très-blâmables, non de ne pas découvrir leurs bras, mais de ne le faire que par crainte de se déshonorer et non par esprit de piété. Le respect humain les retient, les empêche de se livrer à leur affliction, et la crainte de Dieu n'est point capable d'arrêter leurs larmes et de réprimer leurs douleurs? Une pareille conduite n'est-elle pas des plus condamnables?

Il faudrait donc que ce que font les femmes riches, parce qu'elles sont riches, les femmes pauvres le fissent de même par la crainte de Dieu. Aujourd'hui tout est renversé, on fait tout le contraire de ce qu'on devrait : celles-là sont retenues par vaine gloire; celles-ci par faiblesse manquent à la pudeur. Fatale absurdité ! Nous faisons tout pour les hommes, tout pour la terre, mais ce n'est rien encore : on tient des discours ridicules, insensés. A la vérité, le Seigneur dit : " Bienheureux ceux qui pleurent " (Matth. V, 5), mais il parle de ceux qui pleurent leurs péchés, et la douleur du péché ne fait pleurer personne; nul ne se met en peine de la perte de son âme. Il ne nous est pas commandé de pleurer ceux qui sont morts, et nous les pleurons.

Quoi donc ! direz-vous, il ne sera pas permis de pleurer la mort d'un homme? Ce n'est point là ce que je défends: je blâme ces coups, ces meurtrissures, ces pleurs excessifs et immodérés. Je ne suis ni dur ni inhumain; je sais la faiblesse de la nature, et les regrets que laisse après elle une longue intimité. Nous ne saurions nous empêcher de pleurer; Jésus-Christ lui-même l'a fait voir, il a pleuré Lazare. Faites de même; pleurez, mais doucement, mais modestement, mais avec la crainte de Dieu. Si vous pleurez de cette sorte, vous ne pleurez pas comme ne croyant point à la résurrection, mais comme ne pouvant supporter la séparation.

5. En effet, ceux qui vont faire un long voyage, nous les accompagnons de nos larmes, mais nous ne pleurons pas comme si nous désespérions de les revoir. Vous de même répandez des larmes sur ce mort, comme si vous l'envoyiez faire un voyage devant vous (1). Ce n'est point un commandement que je vous fais, je ne parle ainsi que pour m'accommoder à votre faiblesse. Si celui qui est mort était un pécheur, s'il a souvent offensé Dieu, sûrement il faut le pleurer, ou plutôt nous ne devons pas seulement pleurer sur lui, ce qui ne lui sert de rien, mais nous devons faire ce qui lui peut être utile et le secourir: par exemple, des aumônes, des oblations, et encore se féliciter de ce qu'il n'aura plus l'occasion de pécher ; mais si c'était un juste, il faut s'en réjouir, parce qu'il est arrivé au port; qu'il n'a plus rien à craindre, ni nul risque à courir. S'il est jeune, il faut encore se réjouir de le voir si promptement délivré des maux et des calamités de cette vie; s'il est vieux, c'est pour nous un sujet de joie et de consolation, qu'il ait si longtemps joui de ce qu'on regarde comme un bien très-désirable (2). Mais pour

1. Ceux qui meurent, dit Grégoire de Nazianze, ne font que prendre les devants. (Orat. XIX.)

2 C.-à-d. de cette vie présente.

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vous, vous passez sur toutes ces considérations; vous appelez vos servantes, vous les excitez à pleurer, comme pour honorer davantage le mort, et c'est là une honte et une extrême infamie. L'honneur que vous lui devez rendre ne consiste pas à verser des larmes, à pousser des gémissements et des cris, mais à chanter des hymnes et des }psaumes; mais à mener vous-mêmes une vie très-pure et très-sainte. Le juste qui est sorti de ce monde, encore que personne n'assiste à ses funérailles, demeurera avec les anges; mais le pécheur qui est mort dans son péché, eût-il toute la ville à son convoi , n'en tirera aucun profit.

Voulez-vous honorer les morts? faites tout autrement que vous n'avez accoutumé de faire; répandez des aumônes, faites de bonnes oeuvres, des oblations, offrez le saint sacrifice de nos autels (1). A quoi bon tant de pleurs? J'ai appris encore une chose bien triste : c'est que par ces torrents de larmes beaucoup de femmes cherchent à s'attirer des amants, comptant sur ce grand deuil et la violente douleur qu'elles font éclater pour se procurer la réputation d'aimer passionnément leurs maris. O invention diabolique ! O artifice de Satan ! Jusques à quand serons-nous terre et cendre, et jusques à quand serons-nous chair et sang? Levons les yeux au ciel, ayons des sentiments spirituels. Quels reproches, quelles remontrances ferons-nous encore aux gentils ? Comment oserons-nous leur enseigner la résurrection, leur parler des vertus chrétiennes? Y a-t-il de la sûreté dans une vie si dérangée Ignorez-vous que la tristesse cause la mort? La douleur aveuglant l'esprit, non-seulement ne permet pas de voir les choses comme il faut, mais elle produit de grands maux. Par

1. C.-à-d. par les mains des ministres de l'Eglise.

ces excès, nous offensons Dieu et nous ne faisons aucun bien ni aux morts ni à nous-mêmes; mais, par la modération, nous nous rendons agréables à Dieu, et les hommes nous comblent de louanges. bi nous ne nous laissons point abattre par la douleur, nous sommes promptement délivrés de-ce qui nous en reste par le Seigneur. Mais si nous nous y abandonnons, il nous laisse en quelque sorte en son pouvoir. Si nous rendons grâces au Seigneur, nous ne perdrons point courage.

Et comment, direz-vous, celui qui a perdu son fils, ou sa fille, ou sa femme, peut-il s'empêcher de pleurer? Je ne dis point qu'il ne faut pas pleurer, mais je dis qu'il ne faut pas pleurer avec excès. En effet , si nous pensons que c'est Dieu qui a pris celui que nous avons perdu, et que notre mari, notre fils, était né mortel, nous nous consolerons bientôt. Que ceux-là donc s'affligent, qui désirent une chose qui est au-dessus de la nature. L'homme est né pour mourir, pourquoi vous affliger de ce qui arrive par l'ordre de la nature ? Vous plaignez-vous de manger pour vous conserver !a vie? Voulez-vous vivre sans manger? Faites de même à l'égard de la mort : vous êtes né mortel (Héb. IX, 27), ne demandez point à être immortel ici-bas. Il est arrêté que les hommes meurent une fois. Ainsi donc ne vous attristez point, ne vous tourmentez point, mais souffrez une loi qui est fixe et invariable pour tous les hommes. Pleurons nos péchés, voilà un deuil salutaire, voilà un acte de vraie philosophie. Ne cessons donc jamais de les pleurera afin qu'en l'autre vie nous puissions jouir de la joie et du repos éternels, par la grâce et la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui appartient la gloire, dans tous les siècles des siècles ! Ainsi soit-il.











HOMÉLIE LXIII.
CAR JÉSUS N'ÉTAIT PAS ENCORE ENTRÉ DANS LE BOURG : MAIS IL ÉTAIT AU MÊME LIEU OU MARTHE L'AVAIT RENCONTRÉ. — CEPENDANT LES JUIFS QUI ÉTAIENT AVEC MARIE, ET LE RESTE. VERS. 30, 31, JUSQU'AU VERS. 40.)
ANALYSE.

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1. Arrivée de Jésus-Christ à Béthanie. — Ferveur de Marie. — Jésus pleure sur Lazare.

2. Jésus devant la tombe ouverte et le cadavre déjà corrompu de Lazare.

3 et 4. La foi est un grand bien et la source de beaucoup de biens. — Preuve incontestable de la résurrection de Jésus-Christ. — Après sa mort, ses disciples ont fait en son nom de plus grands miracles que lui : Jésus ressuscité ne s'est pas fait voir à tous, pourquoi. — Quelle est la foi qui est un grand bien ? — S'y attacher : en suivre les lumières. — Les philosophes n'ont rien pu comprendre, rien connaître, rien persuader. — De simples pécheurs ont tout compris, tout persuadé, pourquoi. — Les apôtres beaucoup au-dessus des philosophes. — Erreurs particulières des Anoméens. — La chasteté appelée sainteté. —Contre les adultères : ils seront exclus du royaume de Dieu, ils tomberont dans l'enfer. — Crime de l'adultère : il se fait plus de tort qu'il n'en fait à sa femme. — Le mari fidèle ne perd point la sainteté pour demeurer avec la femme infidèle : il la perd, s'il se joint à la femme prostituée. — L'adultère, qui cherche à commettre son crime, vit aussi misérablement que ces malheureux qui sont condamnés au supplice.

1. La philosophie est un grand bien. Je parle de la nôtre, car, pour les doctrines des gentils, ce ne sont que des paroles et des fables, et encore des fables qui n'ont rien de philosophique. En effet, parmi eux tout se fait par gloire et par vanité. La philosophie est donc un grand bien, puisque dans cette vie même elle nous récompense. Par exemple, celui qui méprise les richesses, sent déjà, dès à présent, toute l'utilité de ce mépris, il est exempt de tous soins superflus et inutiles. Celui qui foule aux pieds la gloire, reçoit dès ici-bas sa récompense, puisqu'il n'est esclave de personne; puisqu'il jouit de la véritable liberté. Celui qui désire les biens du ciel, reçoit en ce monde sa récompense, puisqu'il ne fait aucun cas des choses présentes, et que facilement il surmonte toutes les peines et les afflictions de cette vie.

Voici donc une femme philosophe qui a reçu ici la récompense de sa philosophie. Elle est plongée dans sa douleur, elle est trempée de ses larmes et environnée d'un grand monde qui était venu la consoler, et elle n'attend pas que le Maître arrive chez elle, elle n'a point d'égard à sa dignité; le deuil, une violente affliction ne sont point capables de la retenir. Et toutefois c'est une des faiblesses des femmes qui pleurent de se faire un point d'honneur de leur deuil devant ceux qui les voient pleurer. Il en est tout autrement de Marie; elle n'a pas plus tôt appris l'arrivée du Maître, qu'elle court au-devant de lui. Or Jésus n'était pas encore entré dans le bourg, car il marchait lentement, afin qu'on ne crût pas qu'il s'empressait d'aller faire le miracle, et qu'on sût qu'il n'était venu que parce qu'on l'en avait prié. Et c'est là ce que veut insinuer l'évangéliste, quand il dit que Marie se leva aussitôt, ou bien il veut nous apprendre qu'elle accourut ainsi pour prévenir l'arrivée du Maître et ne lui pas donner la peine de venir chez elle. Au reste, elle ne vint pas seule, mais accompagnée des Juifs qui étaient dans sa maison. Marthe fit donc preuve d'une grande prudence en appelant tout bas sa sueur, pour ne pas troubler la compagnie, et en s'abstenant de dire pourquoi elle l'appelait, car si les Juifs l'avaient su, plusieurs d'entre eux se seraient retirés. Mais, croyant qu'elle allait au sépulcre [416] pour pleurer, ils la suivirent tous, et peut-être même cela servit à confirmer la mort de Lazare.

" Et elle se jeta à ses pieds (32) ". Marie était plus fervente que sa sueur; elle ne craignit pas cette foule de peuple qui l'accompagnait, ni le soupçon qu'avaient formé les Juifs sur le pouvoir de Jésus, car plusieurs de ses ennemis disaient : " Ne pouvait-il pas empêcher qu'il ne mourût, lui qui a ouvert les yeux à un aveugle-né ? " Mais le Maître est présent, c'en est assez pour chasser tous les raisonnements humains : elle n'est attentive qu'à l'honorer et à lui donner publiquement des marques de son amour. Et que dit-elle ? " Seigneur, si vous eussiez été ici, mon frère ne serait pas mort ". Que répond Jésus-Christ? Il ne lui parle point encore, il ne lui dit même pas ce qu'il avait dit à sa sueur, car il y avait là un grand peuple, et ce n'était point le temps de parler de ces choses. Mais il s'accommode au temps et aux personnes, il s'abaisse, et faisant connaître qu'il a une nature humaine , il pleure un peu, et cependant il diffère d'opérer le miracle. Comme le miracle qu'il fallait faire était grand, et tel que rarement il en avait fait de semblables; comme aussi en le voyant plusieurs allaient croire en lui, de peur que s'il l'eût fait en l'absence du peuple, on n'y crût point, et qu'on n'en retirât aucun profit, le divin Sauveur attire beaucoup de témoins, se proportionnant en cela à la faiblesse de notre nature, pour ne pas perdre cette proie. Et il montre ce qu'il a d'humain, il pleure, il se trouble; en effet, l'affection humaine a coutume d'exciter des larmes. Ensuite, Jésus sentant son âme s'attendrir et les larmes lui venir aux yeux, car ces mots : " Il frémit en son esprit ", marquent ces mouvements intérieurs, il les retint et calma le trouble qui paraissait au dehors, et alors il dit : " Où l'avez-vous mis (34) ? " pour ne pas faire cette demande en pleurant. Mais pourquoi demande-t-il? Parce qu'il ne voulait pas aller au devant de leurs sollicitations, mais au contraire les attendre et les écouter, afin qu'ensuite le miracle fût exempt de tout soupçon. " Ils lui répondirent: Seigneur, venez et voyez. Alors Jésus pleura (35) ".

Remarquez-vous, mes frères, que Jésus n'a encore donné aucun signe de la résurrection qu'il voulait faire, et qu'il semble aller au tombeau, non pour, ressusciter Lazare, mais pour le pleurer? Les Juifs nous le font eux-mêmes connaître par ce qu'ils disent : " Voyez comme il l'aimait (36) ; mais il y en eut " aussi " quelques-uns qui dirent : Ne pouvait-il pas empêcher qu'il ne mourût, lui qui a ouvert les yeux à un aveugle-né (37)?" Ces Juifs étaient dans le deuil et dans l'affliction, et ils n'avaient point encore réprimé la malice de leur coeur ! Mais, ô Juifs, Jésus-Christ va faire une oeuvre beaucoup plus merveilleuse, car il est bien plus grand et plus admirable de rappeler un mort a la vie, que d'empêcher un homme vivant de mourir et de chasser la mort qui le presse. Ce qui devait donc leur faire admirer sa vertu et sa puissance, est cause qu'ils le calomnient. Mais néanmoins ils. confessent que Jésus-Christ a ouvert les yeux à un aveugle : et au lieu de l'admirer pour ce prodige, ils s'en servent, au contraire, pour lui reprocher de n'avoir pas fait encore cet autre miracle. Ce n'est point seulement en cela que se manifeste leur perversité et la corruption de leur coeur ; c'est encore en ceci qu'avant même que Jésus fût arrivé, et avant qu'il eût rien fait, sans attendre l'événement, sans savoir ce qu'il fera, ils lui adressent des reproches. Ne voyez-vous pas quelle était leur prévention?

2. Jésus vint donc au sépulcre, et de nouveau il réprime son attendrissement. Pourquoi et dans quel dessein l'évangéliste répète-t-il expressément plusieurs fois que Jésus avait pleuré, et qu'il avait frémi? C'est pour nous apprendre qu'il s'était véritablement revêtu de notre nature. Comme saint Jean avait beaucoup plus parlé de Jésus-Christ, et en avait dit de plus grandes choses que tous les autres évangélistes, il a fait plusieurs fois remarquer en lui les faiblesses humaines, les infirmités de la nature corporelle. Saint Jean, dans l'histoire de la passion, n'entre pas dans les mêmes détails que les autres évangélistes : il ne dit pas que Jésus fut triste, qu'il tomba en agonie, mais il rapporte, au contraire, qu'il renversa par terre ceux qui étaient venus pour le prendre : ce qu'il a donc omis en cet endroit, il le supplée ici, en racontant qu'il pleura, qu'il se troubla, qu'il frémit. En effet, lorsque saint Jean parle de la mort de Jésus-Christ, il se sert de, ces termes : " J'ai le pouvoir de quitter la vie " (Jean, X, 13); rien ici qui se ressente de la faiblesse de notre nature. Mais les autres évangélistes, voulant prouver et faire connaître la vérité de l'incarnation, se sont particulièrement attachés à rapporter tout ce qu'il y a eu d'humain dans la passion du Sauveur : saint Matthieu prouve son incarnation, son humanité par l'agonie, par le trouble, par la sueur : et ici saint Jean, par la tristesse, par les larmes. Si Jésus-Christ n'eût pas été de notre nature, il ne se serait pas senti plusieurs fois ému, troublé, dans la tristesse, dans la douleur.

Mais que répond Jésus aux reproches que lui font les Juifs? Il ne se justifie point sur leur accusation - et qu'était-il besoin de réfuter par des paroles ceux que dans un moment il allait plus sûrement, et avec moins de peine, convaincre de calomnie par ses œuvres ? " Mais il leur dit : Otez la pierre (39) ". Pourquoi, avant d'arriver au tombeau, Jésus n'appela-t-il pas Lazare, et ne lui commanda-t-il pas de se lever et d'en sortir? Ou même, pourquoi ne le ressuscita-t-il pas, lorsque la pierre était encore sur le tombeau? Celui qui, par sa veule parole, pouvait donner à un mort la vie et le mouvement, pouvait bien aussi, à plus forte raison, par cette même parole, ôter la pierre de son tombeau ; celui qui, par sa parole, fit marcher, un homme qui avait les pieds et les mains liés de bandes , pouvait aussi beaucoup plus facilement, par la même vertu, remuer une pierre? Même absent et éloigné il pouvait faire toutes ces choses , pourquoi donc ne les a-t-il lias faites? Il ne les a pas faites, afin de rendre les Juifs témoins du miracle : il ne les a pas faites, de peur qu'ils ne dissent ce qu'ils avaient dit de l'aveugle : " C'est lui, ce n'est pas lui ". Car ces mains liées et leur propre présence auprès du sépulcre, suffisaient pour établir que celui qui ressuscitait était Lazare lui-même.

C'est pourquoi, si les Juifs n'étaient pas venus au sépulcre, ils auraient cru voir ou un fantôme, ou un autre homme, et non Lazare lui-même. Mais maintenant qu'ils sont venus, qu'ils ont eux-mêmes ôté la pierre, que par l'ordre de Jésus ils ont délié les bandes dont Lazare était lié, que ces amis qui l'ont tiré du tombeau, l'ont reconnu à ces bandes, que ses sueurs ont été présentes, qu'une d'elles a dit : " Il sent déjà mauvais, car il y a déjà quatre jours qu'il est là (39) " ; maintenant, dis-je, toutes ces choses sont plus que suffisantes pour les forcer, malgré eux, à rendre témoignage du miracle. Voilà pourquoi Jésus leur commande d'ôter la pierre, par où il leur fait voir qu'il va ressusciter Lazare : voilà aussi pourquoi il demande: " Où l'avez-vous mis? " Il le demande, afin que ceux qui avaient dit : " Venez et voyez " ; et qui avaient conduit Jésus au sépulcre, ne puissent pas dire que c'est un autre qui a été ressuscité : il le demande, afin que la voix et les mains rendent témoignage; la voix, en disant : " Venez et " voyez "; les mains, en ôtant la pierre et en déliant les bandes. Il le demande, afin que la vue et l'ouïe portent aussi leur témoignage celle-ci pour avoir entendu la voix, l'autre pour avoir vu Lazare sortir du tombeau; et encore : l'odorat est un témoin, il a senti la mauvaise odeur : " Il sent déjà mauvais ", a-t-on dit, " car il y a quatre jours qu'il est là ".

J'ai donc eu raison de dire que Marthe n'avait pas compris cette parole de Jésus-Christ " Quand il serait mort, il vivra ". Faites attention à ce qu'elle répond maintenant : elle parle comme s'il était impossible de faire cette résurrection, parce qu'il y a longtemps que le corps, est dans le tombeau. C'était en effet une chose bien surprenante que de ressusciter un cadavre enterré depuis quatre jours et corrompu. Mais observons ici que Jésus, quand il a parlé à ses disciples, a dit : " Afin que le Fils de Dieu soit glorifié ", parlant de lui-même, mais qu'à la femme il dit : " Vous verrez la gloire de Dieu ", parlant du Père. Remarquez-vous, mes frères, que la différence des auditeurs est la cause de cette différence que vous voyez dans le langage? Jésus, adressant la parole à Marthe, liai rappelle ce qu'il lui a dit; comme s'il la reprenait de l'avoir oublié; ou bien, ne voulant pas jeter dans le trouble et dans la frayeur ceux qui étaient présents, il lui dit doucement : " Ne vous ai-je pas dit que, si vous croyez, vous verrez la gloire de Dieu (40) ? "

3. La foi est donc un grand bien : oui, certes, la foi est un grand bien et la source de beaucoup de biens : c'est par elle que les hommes peuvent faire les œuvres de Dieu en son nom. " Si vous avez la foi ", dit Jésus-Christ, " vous direz à cette montagne : Transporte-toi d'ici, et elle se transportera " (Marc, XVII, 19); et encore : " Celui qui croit en moi, fera lui-même les oeuvres que je fais, et en fera encore de plus grandes ". (Jean XIV, 12.) Quelles sont ces plus grandes œuvres ? Celles [418] que les disciples ont faites dans la suite. L'ombre de Pierre a rendu la vie à un mort. Et c'est par là que la puissance de Jésus-Christ éclatait davantage. Car i1 n'était ni si admirable, ni sil étonnant, qu'étant en vie, il fît des miracles, que de voir ses disciples, après sa mort, en faite de plus grands en son nom; c'était là en effet une preuve incontestable de sa résurrection. Si Jésus ressuscité s'était fait voir à vous; on n'aurait pas si bien cru à sa résurrection, on aurait pu dire : c'est un fantôme. Mais celui qui, après sa mort, voyait son nom seul opérer de beaucoup plus grands miracles que lorsqu'il vivait et demeurait parmi l'es hommes, ne pouvait refuser de croire, s'il n'était complètement fou. La foi est donc un grand bien; mais c'est la foi qui part d'un coeur fervent, plein, d'amour et d'ardeur. La foi nous fait philosophes et montre que nous le sommes ; elle nous découvre la bassesse de la nature humaine, et, rejetant tous les vains raisonnements, elle s'élève aux choses du ciel et les, contemple, ou plutôt; ce que la sagesse humaine ne peut comprendre, elle le comprend aisément et le met en pratique. Attachons-nous y donc, à cette foi, et ne confions point notre salut à des raisonnements: Dites-moi, je vous, prie, pourquoi les gentils n'ont rien, pu comprendre? N'étaient-ils pas remplis de toutes les connaissances de la sagesse humaine? Pourquoi n'ont-ils pas pu surpasser des pêcheurs, des faiseurs de tentes, des hommes sans intelligence? N'est-ce pas parce qu'ils s'appuyaient uniquement sur leurs propres lumières, parce qu'ils voulaient tout tirer de leur, faible raison; et, qu'au contraire ceux-ci laissaient tout à là foi, et ne voulaient être, éclairés que de sa lumière? Voilà pourquoi-les . apôtres ont de beaucoup surpassé les Platon, les Pythagore, et tant d'autres rêveurs voilà pourquoi ils ont surpassé les astrologues, les mathématiciens, les géomètres, les arithméticiens et tous les autres savants, de quelque science qu'ils fussent ornés, de toute la distance, qui existe entre des philosophes dignes de ce nom et des hommes privés du sens commun: Remarquez, en effet, que les apôtres ont enseigné que l'âme est immortelle, et que non-seulement ils en ont fait connaître l'immortalité, mais encore qu'ils l'ont persuadée. Mais

1. Que nous sommes philosophes, c'est-à-dire, que nous sommes véritablement chrétiens : Que nous suivons les, principes et les lumières de l'Evangile, de la sagesse, de la droite raison, etc.

les philosophes n'ont pas connu d'abord ce que c'est que l'âme, et après qu'ils en eurent découvert l'existence et l'eurent distinguée, du corps, ils se sont divisés entre eux; les uns disant qu'elle est incorporelle, les autres qu'elle est corporelle, et qu'elle se dissout et périt avec le corps : les philosophes ont dit encore que le ciel est animé, et qu'il est un Dieu ; -mais les pêcheurs ont enseigné que Dieu a créé le ciel, et l'ont persuadé aux hommes.

Au reste, que les gentils donnent, tout su raisonnement, il n'est rien en cela qui nous doive surprendre; maïs que ceux qui paraissent faire profession de la foi, ne soient au fond que des hommes animaux, c'est ce qui est .véritablement digne de nos larmes. Voilà pourquoi ils sont également tombés dans l'erreur; les uns soutiennent, qu'ils connaissent Dieu aussi bien qu'il se connaît lui-même; ce que les païens mêmes n'ont jamais osé dire les autres, que Dieu ne peut engendrer ni produire sans passion; n'attribuant à Dieu rien de plus qu'aux hommes : d'autres enseignent que les bonnes moeurs, qu'une conduite irréprochable, ne servent à rien; mais le temps ne me permet pas de réfuter ces extravagances.

4. Jésus-Christ et saint Paul déclarent, et ont très-grand soin de faire entendre que la foi, quelque sainte et orthodoxe qu'elle soit, n'est d'aucune utilité, si la vie est impure. Jésus-Christ le déclare, par ces paroles : " Ceux qui me disent : Seigneur, Seigneur, n'entreront pas tous dans le royaume des cieux ". (Matth. 21.) Et encore : "Plusieurs me diront en ce jour-la : Seigneur, Seigneur, n'avons nous pas prophétisé en votre nom ? Et alors je leur dirai hautement : Je ne vous ai jamais connus : Retirez-vous de moi, vous qui, faites des œuvres d’iniquité ". (Ibid. 22, 23.) Car ceux qui ne veillent point sur eux-mêmes, tombent facilement dans le péché, quand bien même ils auraient, une foi pure et saine. Et saint Paul le marque dans son Epître aux Hébreux, par cet avis qu'il leur donne : " Tâchez ", dit-il, " d'avoir la .paix avec tout le monde ", et de vivre dans "la sainteté, sans laquelle, nul ne verra Dieu". (Héb. XII,14.) L'apôtre appelle sainteté la chasteté, voulant que chacun se contente de sa femme, et qu'il n'en aille point chercher d'autre. Celui qui ne se contente pas de sa femme, ne peut se [419] sauver; il se perd, quand bien même il ferait une infinité de bonnes oeuvres, parce qu'il est impossible que le fornicateur entre dans le royaume des cieux; et, que dis-je, le fornicateur t ce n'est plus là une fornication, mais c'est un adultère. Comme la femme qui est liée avec un homme, si elle en connaît un autre, commet un adultère : de même l'homme qui est lié avec une femme, s'il s'approche d'une autre , est adultère. Or, l’adultère ne sera point héritier du royaume des cieux, mais il tombera dans l'enfer. Ecoulez ce que dit Jésus-Christ : " Il tombera là où lever qui les ronge ne meurt point, et où le feu ne s'éteint point ". (Marc, IX, 45.)

En effet, point de pardon pour celui qui, ayant la consolation d'avoir une femme, assouvit sa concupiscence sur une autre; car c’est véritablement là du libertinage. Que si bien des fidèles, afin de se livrer au jeûne et à l'oraison, s'abstiennent de leur femme (I Cor. VII, 5), celui qui, ne se contentant pas de la sienne, en prend une autre, quel feu ne se prépare-t-il pas? S'il n'est point permis à celui qui a renvoyé et répudié sa femme, de s'approcher d'une autre (Matth. V, 32) " (car c'est là un adultère) ", quel crime me commet pas celui qui, gardant sa femme, en prend, une autre? Ne négligez donc rien, tous tant que vous êtes, pour bannir, ce vice de votre âme, arrachez-le jusqu'à la racine: Celui qui tombe dans un tel désordre, se fait plus de tort qu'il n'en fait à sa femme. Ce péché est si grand et si indigne dé pardon, que Dieu punit la femme qui se sépare de son mari malgré lui, quoiqu'il soit idolâtre; et qu'au contraire il ne punit point celle qui se sépare d'un mari adultère. Voyez-vous bien toute l'énormité de ce mal? Saint Paul dit: " Si une femme fidèle a un mari qui soit infidèle, et qu'il consente ode demeurer avec elle, qu'elle ne se sépare point d'avec lui ". (I Cor. VII, 13.) Mais Jésus-Christ parle autrement de la femme adultère; et qu'en dit-il? " Quiconque aura quitté sa femme, si ce n'est en cas d'adultère, la fait devenir adultère ". (Matth. V, 32.) Si le mariage de deux corps n'en fait qu'un seul (Matth. XIX, 5), de là il s'ensuit que celui qui se joint à une prostituée, est un même corps avec elle. (I Cor. VI, 16.) Comment donc une femme vertueuse et modeste, qui est un membre de Jésus-Christ, permettra-t-elle à un mari adultère de s'approcher d'elle? Comment s'unira-t-elle à un membre de prostituée? Observez, mes frères, combien ceci est étonnant : la femme fidèle qui demeure avec un mari infidèle ne devient point impure, car l'apôtre dit : " Le mari infidèle est sanctifié par la femme fidèle ". (I Cor. VII, 44.) Il ne parle pas de même de la femme prostituée , mais il dit : " Arracherai-je donc à Jésus-Christ ses propres membres, pour les faire devenir les membres d'une prostituée? " (I Cor. VI, 15.) En effet, qu'un mari infidèle habite avec la femme fidèle , la sainteté demeure et ne se perd point; mais la cohabitation avec l'adultère la détruit : donc, l'adultère est un très-grand mal, et un mal qui procure un supplice éternel. Dans cette vie même il vous attire des maux sans nombre, il vous fait mener une vie misérable, qui ne diffère point de celle de ces malheureux qui sont condamnés au supplice, lorsque, pour commettre le crime, vous tentez d'entrer furtivement dans une maison étrangère, et que, hommes libres ou esclaves, tout le monde vous est suspect.

C'est pourquoi je vous conjure, mes frères, l'appliquer tous vos soins à vous délivrer de cette affreuse maladie. Si vous ne le faites pas, n'ayez point la témérité d'entrer dans le temple du Seigneur. Il ne faut pas que les brebis galeuses et malades se mêlent parmi celles qui sont saines et vigoureuses, mais il faut qu'elles soient séparées du troupeau jusqu'à' leur guérison. Nous sommes les membres de Jésus-Christ, ne devenons point les membres, d'une prostituée. Ce lieu n'est point une maison de prostitution, c'est l'Eglise : si vous êtes les membres d'une prostituée, n'y venez point pour ne pas déshonorer le lieu saint. Quand même il n'y aurait point d'enfer, point de supplice : après ce mutuel consentement que vous vous êtes solennellement donné, après que le flambeau nuptial a été allumé, après que vous avez contracté un légitime mariage, vécu ensemble, donné le jour à des enfants, comment oserez-vous vous joindre à une autre femme? comment n'avez-vous pas horreur de ce crime, comment n'en rougissez-vous pas? Ignorez-vous que ceux .qui, après la mort de leur femme, en épousent une, autre, sont blâmés de bien des gens, quoiqu'il n'y ait ni peine ni punition attachée aux secondes noces? Et vous, du vivant de votre femme,, vous en prenez une autre : quelle n'est pas votre incontinence ! Apprenez ce [420] que dit l'Ecriture des libertins de cette espèce : " Le ver qui les ronge ne mourra point, et le feu qui les brûle ne s'éteindra point ". (Marc, IX, 45.) Que ces menaces vous remplissent d'effroi, craignez ce lieu de tourments. La volupté que vous ressentez maintenant n'est pas aussi grande que sera grand le supplice auquel vous serez condamnés. Mais Dieu vous garde de vous exposer à un pareil malheur ! que plutôt il nous fasse la miséricorde d'embrasser la piété et la sainteté, afin que nous puissions voir Jésus-Christ, et jouir des biens qu'il nous a promis. Fasse le ciel que nous les obtenions tous, par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui appartient la gloire, et au Père et au Saint-Esprit, dans tous les siècles des siècles ! Ainsi soit-il.









HOMÉLIE LXIV.
MAIS JÉSUS, LEVANT LES YEUX EN HAUT, DIT CES PAROLES : MON PÈRE, JE VOUS RENDS GRACES DE CE QUE VOUS M'AVEZ EXAUCÉ. — POUR MOI, JE SAVAIS QUE VOUS M'EXAUCEZ TOUJOURS : MAIS JE DIS CECI POUR CE PEUPLE QUI M'ENVIRONNE, ETC. (VERS. 41, 42, JUSQU'AU VERS. 48.)
ANALYSE.

1. C'est par condescendance pour la faiblesse de ses auditeurs et pour mieux ménager leur salut que Jésus-Christ ne parle pas toujours en Dieu. — Le saint Docteur prouve, contre les Anoméens et les Ariens, que le Père et le Fils sont de même substance.

2. Les paroles que Jésus-Christ adresse à son Père avant que de ressusciter Lazare, bien qu'appropriées à la faiblesse des assistants, prouvent cependant son égalité avec le Père.

3. L'orateur continue de faire ressortir l'autorité avec laquelle Jésus-Christ opère ses miracles. — Dépit des pharisiens à la nouvelle de la résurrection de Lazare. — Ils forment le dessein de faire mourir l'Auteur de la vie.

4. Contre l'envie : description des maux qu'elle produit. — Pleurer ceux qui ne profitent pas des bons conseils : pleurer plutôt le mal que se font les méchants, que celui qu'ils nous font. — Répandre non des larmes humaines, mais des larmes prises des Ecritures : pleurer comme les prophètes ont pleuré. — Qui sont ceux qu'on doit véritablement pleurer.

1. Ce que j'ai souvent dit, je le dirai maintenant encore: Jésus-Christ n'a point tant en vue sa dignité que notre salut, et il ne s'attache point à dire quelque chose de grand et d'élevé, mais ce qui peut nous attirer à lui. Voilà pourquoi il dit peu de choses relevées et sublimes, encore les dit-il d'une manière un peu obscure : et souvent il mêle dans son discours des choses basses et grossières. La raison pour laquelle il use souvent de telles expressions, la voici: c'est parce qu'elles gagnaient et attiraient plus ses auditeurs. Il ne parle pas toujours de même, de peur de faire tort à ceux qui devaient croire dans la suite ; mais souvent aussi il emploie ce langage, pour ne pas offenser ceux qui étaient présents à ses discours. Car ceux qui se sont défaits de ces bas sentiments où les tenaient leurs préjugés n'ont besoin que de la lumière d'un seul dogme sublime pour tout comprendre; mais ceux dont l'esprit n'avait point cessé de ramper à terre, ne se seraient sûrement point approchés de Jésus, s'ils n'avaient fréquemment écouté des discours simples et grossiers. Et néanmoins, après avoir entendu tant et de si grandes choses, au lieu de lui rester fidèles, ils le lapident, ils le persécutent, ils cherchent à le faire mourir et l'appellent blasphémateur. Se prétend-il égal à Dieu? ils disent: " Il blasphème" (Marc, II, 7); quand il dit: " Vos péchés vous [421] seront remis ", ils l'appellent possédé du démon (Matth. IX, 2) ; et de même, lorsqu'il dit: Celui qui écoute ma parole ne mourra point; quand il parle en ces termes: " Mon Père est en moi, et moi dans mon Père " (Jean, X, 28), ils le délaissent; ils se choquent et s'offensent encore lorsqu'il dit " qu'il est descendu du ciel ". (Id. VI, 38.) Si donc les Juifs ne pouvaient souffrir ces paroles , quoique le Sauveur les eût rarement dans sa bouche , certainement ils auraient eu bien de la peine à l'écouter, s'il leur eût toujours dit des choses élevées et sublimes.

Lors donc que Jésus-Christ use de ces expressions: " Je dis ce que mon Père m'a enseigné " (Jean, VIII, 28) ; et: " Je ne suis pas venu de moi-même " (Id. VII, 28) : alors les Juifs croient, comme le déclare ouvertement l'évangéliste, en disant: " Lorsque Jésus disait " ces choses, plusieurs crurent en lui ". (Jean, VIII, 30.) Or, si les paroles basses et grossières attiraient à la foi ; si, au contraire, celles qui étaient sublimes et relevées en éloignaient; ne serait-il pas d'une extrême folie de ne pas croire que Jésus ne se servait de ces expressions basses que pour s'accommoder à la portée de ses auditeurs ? Et cela est si vrai , qu'en une autre occasion le Sauveur , qui voulait dire quelque chose de grand, garda le silence, et qu'en expliquant la raison , il dit : " Afin que nous ne les scandalisions point, allez-vous-en à la mer, et jetez votre ligne ". (Matth. XVII, 26.) Voilà ce qu'il fait encore ici ; car, après avoir dit : " Je savais que vous m'exaucez toujours " , il a ajouté: " Mais je dis ceci pour ce peuple qui m'environne, afin qu'ils croyent ". Est-ce de notre fonds, est-ce en vertu d'une conjecture purement humaine , que nous parlions tout à l'heure? Ainsi, quand celui qui ne veut pas se persuader, sur la foi des textes, que les Juifs s'offensaient de paroles élevées, entend ensuite Jésus-Christ dire lui-même qu'il s'est servi d'expressions basses et grossières afin de ne les pas scandaliser (Jean , XII , 28) , peut-il en douter encore, peut-il penser que Jésus parlait ainsi naturellement, et non par condescendance? C'est encore pour cette même raison qu'une voix s'étant fait entendre du ciel , Jésus dit : " Ce n'est pas pour moi que cette voix est venue, mais pour vous ". (Ibid. 30.) Mais il est permis à un grand de dire modestement de soi bien des choses, et, au contraire, on ne supportera pas qu'un homme du commun et de basse naissance dise de soi rien de grand et d'élevé.

Revenons à ces sortes d'expressions basses et grossières; le Sauveur s'en est servi, non par nécessité, mais par une sage condescendance,afin de se proportionner à la pontée et à la faiblesse de ses auditeurs, ou plutôt afin de les porter à l'humilité, de leur faire connaître qu'il s'est véritablement revêtu de la chair, de leur apprendre qu'il ne faut jamais rien dire de grand sur son propre compte; et encore parce qu'ils le regardaient comme contraire à Dieu, qu'ils pensaient qu'il détruisait la loi, enfin parce qu'ils étaient animés d'envie et de jalousie contre lui, et qu'ils le haïssaient, attendu qu'il se disait égal à Dieu : mais un homme vulgaire ne peut avoir aucune juste raison de parler de soi en de grands termes, et, s'il l'ose faire, on ne doit l'imputer qu'à son insolence, à son impudence, et à une effronterie impardonnable.

Pourquoi donc Jésus-Christ, qui est engendré de cette ineffable et incomparable substance " du Père ", parle-t-il de soi si modestement et si humblement? C'est, et pour les raisons que nous venons de dire, et pour qu'on ne le crût pas non engendré. Il semble même que saint Paul ait eu cette crainte, et que c'est pour cela qu'ayant dit : " Tout lui est assujetti ", il a aussitôt ajouté : " Il en faut excepter celui qui lui a assujetti toutes choses ". (I Cor. XV, 27.) En effet, ce serait une impiété de concevoir seulement une telle pensée : si Jésus-Christ était moins grand que le Père, et d'une autre substance, n'aurait-il pas fait toutes choses, pour qu'on ne le crût pas égal et de la même substance; mais nous voyons maintenant qu'il fait tout le contraire, puisqu'il dit : " Si je ne fais pas les couvres de mon Père, ne me croyez pas ". (Jean X, 37.) Et encore, lorsqu'il dit : " Mon Père est en moi, et moi dans mon Père " (Ibid. 38), il nous insinue et nous déclare qu'il est égal au Père. Or, il aurait fallu que Jésus-Christ combattît avec force et détruisît cette opinion d'égalité, s'il avait été moins grand que le Père, et qu'il ne dît point: " Je suis dans mon Père, et mon Père est en moi " ; et : " Nous sommes une même chose "; ou : " Celui qui me voit, voit " mon " Père ". (Jean, XIV, 9.) Car quand il parlait de la vertu qui était en lui, il disait : " Mon Père et moi, nous sommes [422] une même chose ". (Id. X, 30.) Quand il ,parlait de son pouvoir, il disait: " Car comme le Père ressuscite les morts et leur rend la vie, ainsi le Fils donne la vie à qui il lui plaît " (id. V, 21) : ce qu'il n'aurait pu faire, s'il eût été d'une autre substance. Et quand il l'aurait pu faire, il n'aurait pas dû le dire, de peur que les Juifs ne soupçonnassent et ne crussent que c'était une seule et même substance. Si, de peur qu'ils ne pensent et ne soupçonnent qu'il est contraire à Dieu, il dit même souvent des choses qui sont au-dessous de lui, et qui ne conviennent point à sa nature, à plus forte raison aurait-il dû le faire alors, et dans ces occasions. Mais à présent ces paroles qu'il dit : " Afin que tous honorent le Fils, comme ils honorent le Père " (Jean, V, 23) ; et: " Les oeuvres que le Père fait, je les fais aussi comme lui " (Ibid. 19) ; et encore : Qu'il est la résurrection, et la vie, et la lumière du monde, sont des paroles qui le montrent égal au Père, et qui confirment le soupçon .et l'opinion des Juifs. Ne volez-vous pas de quelle manière il se justifie, quand on l'accuse de détruire la loi, et comment, au contraire, l'opinion de l'égalité avec le Père, non-seulement il ne la combat point et ne la détruit pas, mais la confirme? Ainsi,.lorsque les Juifs lui disaient : " Vous blasphémez, parce que vous vous faites Dieu", il prouve et il établit par l'égalité de ses couvres qu'il est Dieu.

2. Eh quoi ! qu'ai-je dit? Le Fils s'est servi d'expressions basses et grossières; mais le Père, qui n'a point pris notre chair, s'en est servi lui-même. Il a permis qu'on lui fit dire bien des choses basses, pour le salut de ceux qui les entendraient. Cette parole : " Adam, où êtes vous? " (Gen. III, 9.) Et celles-ci : " Pour voir si leurs oeuvres égalent le cri qui est venu jusqu'à moi " (Id. XVIII, 21) ; et : " Je connais maintenant que vous craignez Dieu " (Id. XXII, 12) ; et encore : " Pour voir s'ils écouteront et s'ils comprendront " (Ezéch. III, 11); et derechef : " Qui leur donnera un tel esprit?" (Deut. V, 29.) Et : " Entre tous les dieux, il n'y en a point, Seigneur, qui vous soit semblable ". (Ps. LXXXV, 7.) Et plusieurs autres que vous pouvez ramasser dans l'Ancien Testament, vous les trouverez toutes, sans doute, indignes de la majesté de Dieu. .Et encore le Seigneur, parlant d'Achab, dit : " Qui séduira Achab? " Et aussi que Dieu fasse comparaison de soi avec les dieux des gentils, et se préfère toujours à eux; toutes ces choses, toutes ces comparaisons et ces expressions sont indignes de Dieu; mais par une autre raison elles sont dignes de lui. Et voici cette raison : Dieu est si bon et si miséricordieux, que pour notre salut il méprise les paroles qui conviennent à sa dignité. Qu'un Dieu se soit fait homme, qu'il ait pris la forme de serviteur, qu'il parle dans des termes si bas, qu'il soit pauvrement vêtu, tout cela, à n'envisager que sa majesté, est indigne de lui; mais si l'on considère les richesses ineffables de sa bonté, toutes ces choses sont dignes de lui.

Voici une autre raison, qui a porté encore Jésus-Christ à user de ces expressions basses et grossières. Quelle est-elle? C'est que, à la vérité, les Juifs connaissaient et confessaient bien le Père, mais qu'ils ne le connaissaient pas lui-même. Voilà pourquoi il cite souvent le témoignage du Père qui était universellement connu, et il s'en autorise, comme s'il n'eût point été lui-même digne de foi, non par insuffisance, mais pour condescendre à l'imbécillité et à la faiblesse de ses auditeurs. Voilà pourquoi il prie, et il dit : " Mon Père, je vous rends grâces de ce que vous m'avez exaucé ". (Jean, V, 21.) Car s'il donne la vie à qui il lui plaît, et s'il la donne de même que le Père, pourquoi prie-t-il? Mais il est temps de reprendre notre sujet.

Ils ôtèrent donc la pierre du tombeau, où le mort était enseveli. " Et Jésus levant les yeux " en haut, dit ces paroles : Mon Père, je vous " rends grâces de ce que vous m'avez exaucé. " Pour moi, je savais que vous m'exaucez toujours : mais je dis ceci pour ce peuple qui m'environne, afin qu'ils croient que c'est vous qui m'avez envoyé ". Interrogeons maintenant un de ces hérétiques que vous connaissez bien, demandons-lui si Jésus-Christ a ressuscité ce mort pour en avoir obtenu la grâce par ses prières? Il répondra : Oui. Mais si cela est, lui répliquerons-nous, comment donc a-t-il opéré les autres miracles sans prier auparavant; comme lorsqu'il dit: "Sors de cet enfant, je te le commande " (Marc, II, 24); et : " Je le veux, soyez guéri " (Marc, I, 41); et : " Emportez votre lit " (Jean, V, 8); et : " Vos péchés vous seront remis " (Matth. IX, 2).; et lorsque, parlant à la mer, il dit "Tais-toi, calme-toi?" (Marc, IV,11, 39.) Si [423] Jésus-Christ opère par la vertu des prières, qu'a-t-il de plus que les apôtres? Mais les apôtres eux-mêmes ne faisaient pas tons les miracles par la prière, souvent ils se servaient du nom de Jésus sans faire aucune autre prière. Or, si le seul nom de Jésus a eu tant de vertu et de puissance, comment peut-on dire qu'il ait eu lui-même besoin de prier? S'il avait été dans cette nécessité, certainement son nom n'aurait point eu un si grand pouvoir. Lorsqu'il a formé l'homme, de quelles prières a-t-il eu besoin? Dans cette création ne voit-on pas une grande et parfaite égalité entre le Père et 1e Fils? " Faisons l'homme ", dit-il. Or, qu'y aurait-il de plus faible que Jésus-Christ, s'il avait été dans la nécessité de prier?

Mais examinons quelle est cette prière qu'il fait: " Mou Père, je vous rends grâces de ce que vous m'avez exaucé ". Qui a jamais prié de cette manière? Il commence par dire : " Je vous rends grâces ", faisant voir qu'il n'a point besoin de prier. " Pour moi, je savais que vous m'exaucez toujours ". Jésus-Christ a dit cela, non pour marquer qu'il ne pouvait pas lui seul faire le miracle, mais pour faire connaître que la volonté du Père et la sienne ne sont qu'une seule et même volonté. Pourquoi a-t-il usé de cette forme de prière? Ne m'écoutez point, écoutez-le lui-même, il va ,vous l'apprendre : C'est, dit-il, " pour ce euple qui m'environne, afin qu'ils croient que c'est vous qui m'avez envoyé ". Le Sauveur n'a point dit : Afin qu'ils connaissent que je suis moins grand que vous, que j'ai besoin de la grâce d'en-haut, et que je ne puis opérer le miracle, sans faire précéder la prière, mais " que c'est vous qui m'avez envoyé ". Car cette prière signifie tout cela, si on la prend dans le sens simple et naturel qu'elle exprime. Jésus n'a point dit : Vous, m'avez envoyé faible et impuissant, tel qu'un serviteur qui ne peut rien faire de lui-même : mais sans faire mention d'aucune de ces choses, de peur toutefois que vous n'en soupçonniez quelqu'une, il produit la véritable raison qu'il a eu de prier. C'est, dit-il, afin qu'ils ne me croient pas contraire à Dieu, qu'ils ne disent pas : Il n'est point envoyé de Dieu; afin de leur faire voir que l'oeuvre que je fais est conforme à votre volonté; c'est comme s'il disait : Si j'étais contraire à Dieu, je n'aurais pu opérer ce miracle. Au reste : " Vous m'avez écouté ", c'est une de ces paroles que l'on dit entre amis et

égaux. "Pour moi, je savais que vous m'exaucez toujours "; c'est-à-dire, pour accomplir nia volonté, je n'ai pas besoin de prier, mais je le dis afin de les persuader que dans, vous et dans, moi il n'y a qu'une seule volonté. Pourquoi donc priez-vous? C'est par considération pour ceux qui sont faibles et grossiers.

" Ayant dit ces choses, il cria à haute voix (43) ". Pourquoi n'a-t-il pas dit : Au nom de mon Père, sortez ? Pourquoi n'a-t-il pas dit : Mon Père, ressuscitez-le? Mais il omet toutes ces choses, et lors même, qu'il prend la posture d'un homme qui prie, il montre sa puissance par l'oeuvre même, qu'il fait. Il était de la sagesse du divin Sauveur de faire connaître son, humilité par ses paroles, et sa puissance par ses oeuvres En un mot, comme les Juifs ne lui pouvaient faire aucun autre reproche , que de n'être point envoyé de Dieu, comme aussi ils se servaient de cette accusation pour abuser et. tromper le peuplé; Jésus-Christ leur prouve très-clairement par ses paroles qu'il est envoyé de Dieu, et de la manière que le demandait leur faiblesse. Il pouvait leur montrer d'une autre façon, et sans déroger, cette conformité de volontés : mais le peuple n'aurait pu atteindre à cette considération, elle était au-dessus de sa portée. Jésus a dit : " Lazare, sortez dehors ". Et c'est là l'accomplissement de ce qu'il avait dit

" L'heure vient, où les morts entendront la voix, du Fils de Dieu; et que ceux qui l'entendront, vivront ". (Jean, V, 25.) Car, afin que vous ne croyiez pas qu'il a reçu d'un autre la vertu et la puissance de ressusciter les morts, il vous a prédit auparavant qu'il les ressusciterait, et maintenant il le prouve par le fait. Il n'a point dit : Levez-vous; mais : " Sortez dehors ", parlant au mort comme s'il était vivant.

3. Est-il rien d'égal à cette puissance? S'il n'a pas fait ce miracle par sa propre vertu, qu'a-t-il au-dessus des apôtres qui disent " Pourquoi avez-vous les yeux sur nous, comme si nous avions fait marcher ce boiteux par notre puissance, ou par notre piété? " (Act. III, 12.) Si Jésus n'a pas fait le miracle par sa propre vertu, pourquoi, après l'avoir fait, n'a-t-il pas dit ce que les apôtres disaient d'eux-mêmes? Si ce n'est point par sa propre vertu que Jésus a fait cette oeuvre, sûrement les apôtres ont mieux pratiqué la vraie philosophie ou l'humilité que Jésus-Christ même, [424] puisqu'ils ont rejeté et fui la gloire. Et encore en une autre occasion les apôtres disent: " Mes amis, que voulez-vous faire? Nous ne sommes que des hommes non plus que vous".(Act. XIV, 14.) N'est-ce pas parce qu'ils ne faisaient rien par eux-mêmes, que pour le persuader de même au peuple, les apôtres ont dit toutes ces choses? et Jésus-Christ, s'il avait eu ce sentiment de soi, n'aurait-il pas parlé de même, n'aurait-il pas, comme eux, détourné cette opinion et fait connaître au peuple son erreur, j'entends, s'il n'avait pas opéré par sa propre autorité ? Et qui oserait dire le contraire? Cependant il parle tout autrement, il dit : " Je dis ceci pour le peuple qui m'environne, afin qu'ils croient " : donc, s'ils avaient cru il n'eût point été besoin de prières. Mais s'il n'était pas indigne de lui de prier, pourquoi en rejette-t-il la cause sur eux? pourquoi n'a-t-il pas dit : Afin qu'ils croient que je ne suis point égal à vous? Il fallait, en effet, qu'il en vînt là pour détruire cette opinion.

Lorsque les Juifs ont seulement eu la pensée qu'il détruisait la loi, Jésus-Christ, avant même qu'ils en parlent, leur découvre leur pensée et le sentiment de leur coeur, et leur dit : " Ne pensez pas que je sois venu détruire la loi " (Matth. V,17); mais au sujet de l'égalité il fait tout le contraire, il en confirme l'opinion. Et qu'était-il besoin de détours et de paroles ambiguës et énigmatiques? Il lui suffisait de dire : Je ne suis point égal à Dieu, et de résoudre la question. Quoi donc? N'a-t-il pas dit, repartirez-vous : a Je ne fais point ma " volonté? " Mais ce que vous alléguez là, il l'a dit par une sorte de déguisement, et à cause de la faiblesse dé ses auditeurs, et aussi pour la même raison qu'il a prié. Mais que veulent dire ces paroles : " De ce que vous m'avez exaucé? " Elles signifient : Il n'y a rien de contraire entre vous et moi. Comme donc ce mot : " Vous m'avez exaucé ", ne signifie pas qu'il n'eut point le pouvoir d'opérer la résurrection de Lazare (car, si telle en était la signification, il n'y aurait pas seulement eu en lui une impuissance, mais encore une ignorance, puisqu'avant sa prière il n'aurait pas su si Dieu devait l'exaucer; mais s'il l'ignorait, comment a-t-il pu dire : " Je vais le ressusciter? " (Jean, XI, 11.) Et il n'a point dit : Je vais prier mon père de le ressusciter); comme, dis-je, cette parole : " Vous m'avez exaucé ", est une marque, non de faiblesse et d'impuissance, mais de concorde et d'union; de même celle-ci : " Vous m'exaucez toujours ", n'a point d'autre signification. Et c'est là ce qu'il faut dire, ou que Jésus-Christ a dit ces choses pour répondre à l'opinion des Juifs. Or, s'il n'y avait en Jésus-Christ ni ignorance ni impuissance, il est visible qu'il ne s'est servi de ces expressions basses qu'afin que par l'hyperbole même vous croyiez, et vous soyiez forcé d'avouer qu'en disant ces choses, Jésus-Christ n'a point parlé selon sa nature et sa dignité, mais pour s'accommoder à la faiblesse de ses auditeurs.

Que répliquent donc les ennemis de la vérité? Que ces paroles: " Vous m'avez exaucé", Jésus-Christ ne les a point dites pour se proportionner à la faiblesse de ses auditeurs, mais pour faire connaître son excellence et sa supériorité sur les autres créatures. Mais ce n'était point là montrer cette supériorité, cette excellence, c'était, au contraire, agir d'une manière très-basse, et faire voir qu'il n'avait rien de plus que les autres hommes. Car prier, cela n'est point d'un Dieu, ni de celui qui est assis sur le même trône. Et ne voyez-vous pas que Jésus n'en vient là et ne s'abaisse jusqu'à ce point qu'à cause de leur incrédulité? Reconnaissez du moins que le fait même est la preuve et une parfaite démonstration de son autorité. Jésus a appelé le mort, et le mort est sorti du tombeau, ayant les pieds et les mains liés de bandes. Mais de peur qu'on ne prît cela pour une illusion, et qu'on ne regardât Lazare comme un fantôme (en effet, sortir d'un tombeau, ayant les mains et les pieds liés, ce n'était pas une chose moins étonnante que de ressusciter), il ordonna de le délier, afin que ceux qui le touchaient et s'approchaient de lui, vissent qu'il était véritablement Lazare. Et il dit: " Laissez-le aller (44) ".

Ne remarquez-vous pas en cela, mes frères, combien Jésus est éloigné du faste? il n'amène point Lazare avec lui, il ne lui ordonne pas de le suivre, il use d'une très-grande modestie, afin qu'on ne l'accuse pas de vanité et d'ostentation. Les uns se contentèrent d'admirer ce miracle, les autres furent rapporter aux pharisiens (46) ce que Jésus venait de faire. A cette nouvelle, quelle est la contenance, quelle est la conduite des pharisiens? Ne croiriez-vous pas qu'ils sont ravis d'admiration et frappés d'étonnement? Non, ils en sont bien éloignés. ils s'assemblent, et pourquoi? Pour [425] délibérer sur les moyens de faire mourir ce Jésus qui vient de ressusciter un mort. O folie ! ils croient pouvoir ôter la vie au vainqueur de la mort, et ils disent entre eux : " Que faisons-nous? Cet homme fait plusieurs miracles (47) ". Jésus, celui dont la divinité leur est prouvée par tant de preuves et de témoignages, ils l'appellent encore un homme ! " Que faisons-nous ? " Croire en lui, l'honorer, l'adorer et ne plus le regarder comme un homme, voilà ce que vous avez à faire. " Si nous le laissons faire, les Romains viendront et ruineront notre ville et notre maison ". Quel est leur but et leur dessein ? Ils veulent émouvoir le peuple, ils se prétendent en danger d'être soupçonnés de complicité avec un usurpateur. Si les Romains apprennent que le peuple suit cet homme, ils nous soupçonneront de rébellion, ils viendront, ils ruineront notre ville.

Pourquoi, je vous prie? La doctrine que Jésus enseigne tend-elle au soulèvement ? N'a-t-il pas ordonné de payer le tribut à César ? (Matth. XXII, 21.) Quand on a voulu le faire roi, ne s'est-il pas enfui ? (Jean, VI,15.) Ne vit-il pas d'une manière simple, sans faste, sans maison, sans aucun étalage? Sûrement, ce n'est point la crainte qui les faisait parler de la sorte, c'est l'envie, c'est la jalousie. Mais il leur arriva ce à quoi ils ne s'attendaient point; les Romains ruinèrent et leur ville et leur nation, parce qu'ils avaient fait mourir Jésus-Christ; aussi bien les oeuvres de Jésus-Christ étaient-elles hors de tout soupçon. En effet, celui qui guérit les malades, qui enseigne la manière de bien vivre, et qui ordonne d'être soumis et obéissant aux puissances, n'est point un homme qui aspire à la tyrannie; au contraire, c'est un homme qui en détourne. Mais notre conjecture n'est point vaine, disent-ils : elle est fondée sur ce qui s'est passé auparavant; mais ceux a qui vous faites allusion avaient semé parmi le peuple cet esprit de révolte: Jésus en était bien éloigné.

Ne voyez-vous pas, mes frères, que tous ces discours étaient faux et artificieux ? Car en quoi Jésus-Christ pouvait-il y donner lieu? Marchait-il accompagné de gardes? Avait-il des chariots à sa suite ? Ne fréquentait-il pas les lieux solitaires et retirés? Mais les Juifs, pour ne paraître point parler de la sorte par une malignité de coeur, répandent mille bruits fâcheux : toute la ville est exposée à un grand péril, on dresse des embûches à la république tout est à craindre,. Non, ce n'est point là ce qui doit vous jeter dans la servitude : d'autres causes bien différentes vous l'attireront, cette captivité que vous craignez, de même qu'elles vous ont autrefois attiré celle que vous avez soufferte en Babylone, et sous Antiochus. Ce . ne sont pas les gens de bien qui se sont trouvés parmi vous, ni ceux qui ont honoré et servi Dieu, qui vous ont livrés à vos ennemis, mais ce sont les méchants ; mais c'est la colère de Dieu que vous avez irrité contre vous ; mais c'est votre envie qui est la source de toutes vos calamités; l'envie, cette ténébreuse passion, qui, ayant une fois aveuglé l'esprit, ne lui permet pas de voir le bien, ni de se porter à rien d'honnête. Jésus-Christ ne vous a-t-il pas appris à être doux ? (Matth. XI, 29.) Ne vous a-t-il pas dit que si quelqu'un vous a frappé sur la joue droite, vous lui présentiez encore l'autre? (Id. V, 39.) Ne vous a-t-il pas enseigné à supporter les injures et à montrer plus de fermeté et de courage à souffrir le mal que les autres en ont à le faire? Est-ce là la doctrine d'un homme qui aspire à la tyrannie? Ne doit-on pas plutôt dire que ce sont là et les oeuvres et la doctrine de celui qui la fuit, de celui qui la chasse et l'éloigne?

4. Mais, comme je l'ai dit, c'est une chose bien funeste et bien insidieuse que la jalousie. C'est elle qui a couvert la terre d'une infinité de maux : c'est cette malheureuse passion qui remplit les tribunaux de criminels. L'amour de la gloire et des richesses, l'ambition, l'orgueil et la superbe, sortent de cette source empestée. C'est l'envie qui infecte les chemins de scélérats et de voleurs; et la merde pirates ; c'est elle qui remplit le monde de meurtres et d'assassinats. C'est elle qui déchire le genre humain. Elle est la mère de tous les malheurs que vous voyez. Ce poison s'est répandu jusque dans l'Eglise, et depuis longtemps il lui cause des maux innombrables. Cette maladie a tout renversé, elle a corrompu la justice. Car " les présents ", dit l'Ecriture, " aveuglent les yeux des sages (1) : de même qu'un mors dans la bouche, ils empêcheront les corrections ". (Eccli. XX, 31, LXX.) Des personnes libres, l'envie fait des esclaves. Tous

1. Ne recevez point de présents, dit Moïse, parce qu'ils aveuglent les yeux des plus clairvoyants, et qu'ils renversent les paroles cite justes mêmes.

426

les jours nous vous en parlons,. et nous ne gagnons rien sur vous: Nous, devenons pires que les bêtes féroces, noue ravissons lesbiens du pupille et de l'orphelin, nous dépouillons les veuves, nous maltraitons les pauvres. Nous. ajoutons crimes à crimes. " Malheur à moi ", disait le prophète, " parce qu'il n'y a plus de pieux , de miséricordieux sur la terre ". (Mich. VII, 2.)

C'est à nous maintenant à gémir : mais ce que je dis là, il faudrait le répéter tous les jours. Nous n'avançons rien par. nos prières; nous ne gagnons rien par nos conseils et nos exhortations. Il ne nous reste plus qu'à pleurer : qu'il sorte de nos paupières des ruisseaux de larmes. Jésus-Christ a fait de même; voyant que la ville de Jérusalem ne profitait point de ses avertissements et de ses instructions; il pleura sur son aveuglement.. (Luc, XIX, 41.) Les prophètes font de même : faisons-en autant nous-mêmes aujourd'hui : c'est maintenant un temps de larmes, de pleurs, de gémissements. Disons-nous aussi, c'est le moment : " Cherchez avec soin, et faites venir les femmes qui pleurent les morts : envoyez à celles qui sont les plus habiles, et qu'elles se hâtent de pleurer sur nous avec des cris lamentables ". (Jérém. IX, 17.) Par là, peut-être, pourrons-nous guérir de leur maladie ceux qui bâtissent de magnifiques maisons, ceux qui acquièrent des terres, de l'argent par des rapines.

C'est maintenant te temps de pleurer: pleurez, avec moi, vous qu'on a dépouillés; vous à qui on a fait tant d'injustices , joignez vos larmes aux miennes. Mais ne pleurons pas sur nous, pleurons sur les coupables eux-mêmes, ils ne vous ont point fait de mal, ils s'en sont fait à eux-mêmes. Vous, pour le tort qu'on vous a fait, vous avez en dédommagement le royaume des cieux: eux, pour 1e gain qu'ils ont fait , ils ont l'enfer. Voilà pourquoi il vaut mieux subir le mal que de le faire. Pleurons-les, non par des larmes humaines , mais par des larmes prises des saintes Ecritures, et de la manière, que les prophètes ont pleuré; pleurons amèrement avec Isaïe, et disons: " Malheur à ceux qui joignent maison à maison, et qui ajoutent terres à terres , pour enlever quelque chose à leur prochain. Serez-vous donc les seuls qui habiterez sur la terre?

" Ces maisons sont vastes et embellies, et il ne se trouvera pas un seul homme qui y habite". (Isaïe, V, 8, 70) Pleurons avec Nahum, et disons avec lui : " Malheur à celui qui élève sa maison en-haut (1) !" Ou plutôt pleurons sur eux; comme Jésus-Christ a pleuré sur les Juifs, et disons : " Malheur à vous, riches, parce que vous avez votre récompense et votre consolation " dans ce monde ! (Luc VI, 24.)

De même , je vous en conjure, mes frères, ne cessons point de verser des larmes: et si ce n'est pas manquer aux lois de la retenue, frappons-nous la poitrine, en voyant la;lâcheté et la paresse de nos frères: Ne pleurons plus les morts , mais pleurons ce ravisseur du bien d'autrui, cet avare, cet insatiable amateur des richesses. Pourquoi pleurons-nous les morts? C'est vainement, c'est sans fruit que nous les pleurons. Pleurons sur ceux qui peuvent changer et profiter de nos larmes. Mais, lorsque nous pleurons, peut-être rient-ils de nos larmes? Eh ! n'est-ce pas un nouveau sujet de pleurs, que de les voir rire de ce qui devrait leur arracher des larmes? S'ils se laissaient toucher de nos pleurs, c'est alors qu'il nous faudrait cesser de pleurer, parce qu'alors ils tendraient à leur amendement. Mais, tant qu'ils restent dans l'endurcissement , continuons de pleurer, non sur les riches, mais sur ceux qui aiment l'argent, sur les avares; les spoliateurs. La possession des richesses n'est point un crime, puisque nous en pouvons faire un bon usage, en les appliquant aux besoins des pauvres , mais l'avarice est un mal qui nous prépare des supplices éternels. Pleurons donc: peut-être nos larmes produiront-elles quelques conversions. ou si ceux gui sont tombés dans le précipice de l'avarice ne s'en tirent point, d'autres peut-être prendront garde de n'y pas tomber. Fasse le ciel que ces malades se délivrent de leur infirmité , et qu'aucun de nous n'y tombe, afin que nous puissions tous obtenir les biens qui nous sont promis, par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui appartient la gloire dans tous les siècles des siècles! Ainsi soit-il.

1. Je n'ai point trouvé ce passage dans Nahum , ni dans les Septante, ni dans la Vulgate. Nahum dit : " Malheur, à toi, ville de sang, qui est toute pleine de fourberie! " Je lis dans Habacuc quelque chose de plus approchant : " Malheur à celui qui ravit sans cesse, ce qui ne lui appartient point ! " Et " Malheur à celui qui bâtit une ville du sang des hommes, et qui la fonda sur l’iniquité ! "


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